mercredi 13 février 2008

Libye : les islamistes et le pouvoir politique veulent interdire le roman d’une femme voilée

Wafa Al Bouissi n’est pas une femme libertine. Elle n’est pas non plus une athée ayant blasphémé contre l’islam à la manière d’une Ayaan Hirsi Ali. Pourtant, depuis plusieurs semaines, Wafa Al Bouissi est subitement devenue la cible des islamistes qui l’accusent de « blasphème » et de « crimes contre la société et les traditions libyennes ». Paradoxe de taille quand on sait que Wafa Al Bouissi est musulmane pratiquante et porte le voile.

Qu’a fait Wafa Al Bouissi pour s’attirer de telles foudres ?
Wafa Al Bouissi est l’auteur d’un roman, « La faim a d’autres visages », relatant l’histoire d’une adolescente libyenne contrainte de vivre chez son oncle égyptien à Alexandrie dans le contexte de la fermeture des frontières entre l’Egypte et la Libye en 1978.
Maltraitée par l’épouse de son oncle, l’adolescente se retrouve à la rue, sans ressources et donc en constante insécurité. Affamée, c’est dans une église qu’elle trouvera refuge, ayant trouvé les portes de la mosquée closes en dehors des heures de prières. Pleinement acceptée (bien qu’étrangère) dans sa nouvelle communauté, la jeune fille va peu à peu s’émanciper et se libérer des traditions patriarcales qui l’enfermaient jusqu’à présent. Elle se laissera vivre au gré des rencontres et découvrira l’amour et le sexe … sans tabous.
A travers les péripéties de son héroïne, Wafa Al Bouissi dresse un portrait de la société d’Alexandrie, libre et diversifiée, par opposition à une société libyenne traditionnelle. Son livre critique habilement le modèle social libyen bien qu’il ai été publié par le Centre du Livre Vert, lancée par le colonel Kadhafi en 1978 et socle de l’idéologie dominante.

Loin d’inciter au libertinage et à la débauche, ce roman est un hymne à la joie et à la liberté.
Mais joie et liberté ne suscitent que la vindicte islamiste … Depuis quelques semaines, la colère est en effet perceptible dans les mosquées. Dans leurs prêches, les imams réclament l’interdiction et le retrait de la vente du roman de Wafa Al Bouissi. A ce déchaînement islamiste, s’est joint celui des milieux universitaires et des intellectuels de Bengazi qui ont adressé une lettre ouverte au procureur général, Mohamed Mesrati, pour réclamer l’interdiction du livre. Différentes tendances au pouvoir, ainsi que des responsables politiques locaux, accusent eux aussi l’écrivain de « blasphème »

Opposants islamistes et responsables politiques unis dans une même cause alors que tout les oppose ? Un mélange en effet pour le moins curieux auquel Sellami Hosni, journaliste, a souhaité apporter quelques éclaircissements sur son blog :

« Entre 1973 et 1977, lorsque le colonel Kadhafi préparait la naissance du Centre du Livre Vert, ce dernier a ordonné à ses sympathisants de brûler sur la place publique tous les livres, instruments de musiques et autres supports culturels non conformes à l'idéologie dominante, la sienne. Trente ans plus tard, c’est toute une génération qui est née de ce néant intellectuel. C’est cette génération perdue qui constitue la meute voulant interdire le roman. Une génération qui veut fuir sa peur » explique Sellami Hosni qui poursuit :
« La ville de Bengazi, dans laquelle se fait majoritairement entendre les protestations, a abandonné son caractère de ville d'ouverture, de liberté et de croisement des cultures. Ces meutes réclamant l'interdiction d'un roman, qui n'est en fin de compte qu'un cri de liberté, ne sont-il pas des liberticides au moment où leur ville, leur pays et eux-mêmes, ont un besoin vital de liberté ? »

Source : http://foulan.canalblog.com/
L'écrivain, Wafa Al Bouissi, est une jeune femme libyenne de 34 ans issue d'une famille de Bengazi. Depuis 1998, elle est avocate spécialisée en droit pénal et inscrite au barreau de Bengazi. Dans d’autres essais, Wafa Al Bouissi a émis des critiques pertinentes à l’encontre des gouvernants libyens.