mercredi 6 mai 2009

Ne cédons pas sur nos principes

Les Rencontres Laïques Internationales de Saint-Denis des 4 et 5 avril 2009 ont permis une importante clarification politique. Cette clarification était devenue d’autant plus indispensable que les dérives de certains laïques sont sans cesse croissantes. Encore uni il y a tout juste cinq ans pour se battre en faveur de la loi du 15 mars 2004, le camp laïque est aujourd’hui divisé, en France comme à l’étranger. Que s’est-il donc passé ?

Réaffirmons la liberté de conscience absolue
En France, le premier clivage est apparu lors de l'affaire Truchelut. Alors gérante d'un gîte, Fanny Truchelut avait refusé l'accès à ses services à deux musulmanes au motif qu'elles portaient le foulard islamique. Traduite devant les tribunaux par les deux musulmanes qui s’étaient avérées être des militantes de l’islam politique, Fanny Truchelut a été condamnée pour discrimination en raison de l’appartenance religieuse. Face au danger islamiste qui pèse sur l’Europe, certains laïques ont saisi cette opportunité pour réclamer l’interdiction du voile dans tout l’espace public. Plutôt que de s’attaquer fermement aux prédicateurs intégristes qui exercent une pression sociale sur leur environnement pour forcer les femmes à porter le voile, certains laïques veulent bafouer la liberté de conscience absolue, vidant ainsi la laïcité de son sens.

La lutte contre les discriminations, une lutte prioritaire
Autre clivage : des universalistes taxent automatiquement de « communautaristes » quiconque ose faire état des discriminations que subissent de plein fouet les femmes, les handicapés, les homosexuels et les personnes d’origine étrangère. Et leur argumentaire est lapidaire. A les écouter, ceux qui mettent en avant le problème des discriminations le font avec en arrière-pensée des revendications identitaires visant à instaurer la discrimination positive en France ! Sous prétexte que la Constitution française garantit l’égalité entre tous les citoyens, ces universalistes disqualifient quiconque rappelle le fossé qui existe très souvent entre égalité proclamée et égalité réelle. Une attitude qui a tout de l’hypocrisie. Ces universalistes invoquent la Constitution, si chère aux laïques, pour se cacher derrière elle et mieux nier le racisme, la xénophobie et les discriminations, pour la simple et bonne raison qu'ils figurent eux-mêmes parmi les instigateurs. Certes, il existe des groupes qui réclament des droits spécifiques en raison des discriminations subies. Et il est très important de s’en démarquer et de les dénoncer. Mais il existe aussi des groupes qui luttent contre les discriminations au nom de valeurs universelles garantissant les mêmes droits pour tous. Ceux-là, nous devons leur apporter notre soutien. Comment lutter efficacement contre les discriminations ? Ce débat-là, il faudra bien que les universalistes s’en emparent pour ne pas le laisser aux seules mains des communautaristes.

Dénoncer le terrorisme islamiste ne doit pas nous rendre aveugle face au terrorisme d’Etat
Au nom de la lutte contre le terrorisme, la tentation est forte, pour certains universalistes, de justifier les politiques bellicistes des Etats-Unis et d’Israël. Des politiques pourtant désastreuses tant sur le plan humain que sur le plan stratégique relevant de l'intérêt même de ces pays. A quoi ont abouti les « guerres préventives » déclenchées par l’administration Bush ? La reconstruction de l’Irak au seul profit des entreprises américaines, l’incapacité de l’armée américaine à protéger la population civile en Irak et dont les victimes se comptent par milliers chaque semaine, la légalisation de la torture ont fini de décrédibiliser la plus grande puissance occidentale sur le plan international. Les Etats-Unis sont désormais perçus par le monde arabe comme une puissance hostile, colonialiste et bien peu soucieuse des droits de l’Homme en dehors de son territoire. En Tchétchénie, en Irak et en Afghanistan, les grandes puissances ont mis au pouvoir les islamistes. C'est-à-dire ceux-là mêmes qui sont en position d’alimenter la matrice idéologique menant de l’islamisme au terrorisme. Comment des personnes qui se disent « universalistes » peuvent-elles à ce point se fourvoyer en justifiant des politiques qui ont conduit à un désastre humain et à la mise au pouvoir de nos pires ennemis ?

Tous les intégrismes ont le même potentiel de nuisance
Dans la même logique, tous les intégrismes ne se vaudraient plus. La même parole de haine devient mille fois pire dès lors qu’elle sort de la bouche d'un intégriste musulman plutôt que d'un intégriste chrétien, juif ou hindouiste. Pourtant, les intégrismes sont tous porteurs des mêmes intolérances envers les femmes, les homosexuels, les minorités religieuses et les classes populaires. Dans l’Histoire, tous les intégrismes sans exception ont abouti à des exactions et des massacres de masse. Par principe, ils méritent donc la même condamnation. Le seul aspect qui différencie les intégrismes est leur influence sur la vie politique qui varie en fonction du temps et de la géographie. Au Moyen-Orient et dans certains pays européens comme la Grande-Bretagne ou les Pays-Bas, c’est effectivement l’islamisme qui pose le plus de problèmes. En Pologne, c’est incontestablement l’intégrisme chrétien alors qu’en Inde c’est bel et bien l’intégrisme hindou. En Israël, ce sont les intégristes juifs. Mais quiconque rappelle ces faits est aussitôt accusé de complaisance envers l’islamisme ou d’être un agent de Tariq Ramadan.

Réaffirmons la libre critique de l’islam tout en dénonçant le racisme anti-musulman
Plus spécifiquement, l'intégrisme musulman ne serait plus un problème politique mais un problème religieux. C'est ce que défend la sociologue d'origine syrienne Wafa Sultan dont les prises de position pleuvent de propos de cette teneur : « les musulmans constituent une nation rigide exempte de cerveau » Ou encore :
« pour les musulmans, tuer est un loisir », « la vie n’a pas de valeur pour le musulman » (http://www.mediarabe.info/spip.php?article1644)
De tels propos haineux ne l’ont pourtant pas empêchée d’être invitée l'an dernier par Ni Putes Ni Soumises à l’université de Dourdan dans le 91. C'est dire si la confusion règne entre critique des dogmes de l’islam et mise en accusation de toute une communauté en raison de son appartenance religieuse.
Certains laïques, aveuglés par leur haine de l'islamisme, ont donc petit à petit glissé de la critique légitime de l’islam vers l’incitation à la haine envers la communauté musulmane. Le racisme anti-musulman n’existerait pas, clament-ils pour se donner une légitimité. Autrement dit, inciter à la haine envers la communauté musulmane n’est pas condamnable. Inciter à la haine envers la communauté juive est pourtant un racisme qui s’appelle l’antisémitisme. Dès lors, pourquoi s’entêter à récuser l’usage des mots « racisme anti-musulman » si ce n’est cette volonté de nier la souffrance de l’autre, de faire de l’anti- racisme à géométrie variable qui n’est que le pendant de celui des Indigènes de la république qui pensent que le racisme anti-blanc n'est pas vraiment du racisme ?

Marginaliser une communauté ne peut avoir d'autre conséquence que de la radicaliser. La communauté musulmane est notre meilleur atout dans la lutte contre l'intégrisme et le terrorisme. Bien sûr, il n'est ici nullement question d'accorder aux musulmans un quelconque traitement de faveur ou des droits spécifiques. Il s’agit simplement de réaffirmer que les musulmans disposent des mêmes droits et des mêmes devoirs que tout autre citoyen. C’est ainsi qu'on éloignera les musulmans du discours intégriste, discours généralement d'autant plus séducteur que les injustices subies sont importantes.

C’est avec ces débats en tête que nous avons décidé d’organiser les 2e Rencontres Laïques Internationales de Saint-Denis. Avec ces rencontres, il s’agissait de se démarquer de positions qui nous paraissent inacceptables tout en réaffirmant notre attachement à la loi de 1905 pour laquelle nous ne tolérerons aucune concession. A partir de ces bases solides, le chemin est désormais tracé pour ce qui peut devenir demain un grand mouvement laïque à dimension internationale, articulé autour de valeurs universelles et anti-racistes que nous défendrons bec et ongles.

Paru dans UFAL Flash 77